Lucie Baratte, graphiste typographe à Lille

C’était une soirée de distribution un peu spéciale ce mercredi 11 janvier. Pour sa rentrée et pour commencer l’année 2017 de bonne humeur, Kilti a concocté un panier spécial « Cul ». Un thème inspirant pour tous les artistes qui ont participé à cette édition dont Lucie Baratte, graphiste typographe qui nous a parlé de son travail et de ses créations.

Kilti – Lucie, pour commencer, es-tu illustratrice ?

L.B – Non, en fait je travaille surtout sur l’identité visuelle, je fais beaucoup de logos et beaucoup d’affiches. Je fais des illustrations parfois pour des clients mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus dans la commande. Je ne suis pas vraiment illustratrice car je fais essentiellement du design de marque et je suis graphiste et typographe indépendante depuis bientôt 10 ans. Mon propos est de questionner la manière dont on répond à la question. L’image et le signe sont mes médias favoris, je veux travailler sur l’empreinte du discours. Parmi tous mes projets, j’ai notamment réalisé le design graphique de Zigzao (dont la carte est aussi présente dans le panier).

Kilti – As-tu toujours voulu devenir artiste ?

L.B – Je pense que le truc a toujours été plus ou moins là. Dès mes 7 ans, j’ai eu une révélation grâce à Monet, sa maison et ses pièces ayant chacune une couleur dominante, ça m’a beaucoup marqué. Vers 9 ans j’ai commencé à écrire, j’ai toujours voulu être artiste, il n’y avait pas vraiment d’autre alternative selon moi. C’est dans mes tripes, je suis connectée à cette force de création et c’est le sens que je donne à ma vie.

Kilti – Quel est ton parcours ?

L.B – J’ai fait une prépa Arts Plastiques puis 3 ans de communication visuelle et je me suis dirigée vers 2 ans de spécialisation en typographie. Tout m’intéresse alors j’ai créé des bijoux, puis j’ai pensé au design, à l’écriture ou encore à l’édition j’ai vraiment fait pas mal de choses finalement.

Kilti – Quelle est ta collaboration pour le panier « Cul » ?

L.B – Pour le panier « Cul » j’ai fait un instant book, c’est un livre qui se déplie et qui se fabrique de manière spontanée d’où le nom. À la base, c’est juste une feuille A3 recto verso photocopiée et c’est la façon de le plier et de le découper qui en fait un livre qui raconte une histoire.

Kilti – Peux-tu nous en dire plus sur ce livre ?

L.B – Rouge Nuit est un poème érotique que j’ai écrit et qui est inspiré du conte du Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault. Ce qui m’intéresse, ce sont les archétypes et particulièrement la forme du signe par rapport à son message, c’est-à-dire le message versus sa forme et le contenu versus le contenant et comment les deux interagissent. Sur ce livre, j’ai créé un contraste entre la première partie qui est très innocente et l’image que l’on en a, c’est-à-dire de cette petite fille naïve qui va rencontrer un loup. Et puis quand on déplie, à l’intérieur, il y a une linogravure que j’ai réalisée à partir d’une posture, que j’ai trouvé dans un magazine porno, d’une femme animale. C’est quelque chose de très sexuel et de très provocant, agressif voire même un peu brut et donc à l’inverse de l’image de la petite fille innocente qui ne sait pas sur quoi elle va tomber.

Kilti – Pourquoi vouloir mettre en avant un tel contraste ?

L.B – Ce qui m’intéressait dans cette posture provocatrice, c’était d’exprimer comment la femme peut s’emparer de son pouvoir féminin. Est-ce que la femme ne pourrait devenir le prédateur finalement ? On n’a pas de mot autre que « salope » pour décrire une femme qui assumerait son pouvoir et sa sexualité pleinement. En anglais, il y a ce mot que j’aime beaucoup : l’« empowerment » et c’est cette idée de l’empowerment sexuel féminin qui m’intéresse.

Kilti – Pourquoi le conte ?

L.B – Quand on pense au Petit Chaperon Rouge, on a déjà des idées qui nous viennent, que ce soit une vision érotique ou effrayante ou le fait de se dire que c’est une histoire pour les enfants. Il y a déjà un schéma, je veux broder autour et raconter quelque chose d’autre.

Kilti – Etait-ce un défi de sortir une création sur le thème de l’érotisme ?

L.B – Pas tellement (rires). C’est déjà un sujet que je travaille beaucoup, celui de la sexualité et de sa mise en images dans notre société contemporaine c’est pour cela que je travaille essentiellement autour de l’image pornographique. Rouge Nuit était déjà une amorce et en parallèle j’avais réalisé Bleu Nuage, un autre poème inspiré du conte L’oiseau bleu de Madame d’Aulnoy. C’est un conte un peu moins connu avec cette fois, un fiancé animal qui est un oiseau. Je veux porter un regard sur les sociétés anciennes et voir si depuis ce temps on a évolué. C’est un peu le même principe qui se décline de la même manière et sur le même sujet. Ce qui m’interpelle dans l’imagerie porno, c’est la perception du corps, de la sexualité, de l’image et de la communication visuelle, notamment cette image très « papier glacé » ou photoshopée.

Kilti – Quelle est ta prise de position par rapport au porno ?

L.B – On peut dire que je « dénonce » dans le sens où je montre quelque chose que, selon moi, on ne regarde pas assez et qui, pour moi, est très important. Je pense que la sexualité est fondamentale pour l’être humain, je lui donne même une dimension spirituelle voire sacrée. En fait, c’est sa désacralisation qui me questionne c’est-à-dire la façon dont elle est travaillée comme un produit.

Kilti – Es-tu contre le porno ? Les gens sont-ils trop influencés ?

L.B – Non je ne suis pas contre le porno, je ne le vois pas comme quelque chose de mal, au contraire je pense que c’est nécessaire, que ça peut être chouette, génial, intéressant, enrichissant ou excitant. Tout dépend de ce que l’on en fait. La pornographie c’est un outil, un média, un vecteur. Concernant l’influence, je trouve que c’est assez insidieux, par exemple je pense au mouvement du porno chic dans la mode qui a contribué à sa démocratisation. Je pense que ça se retrouve dans beaucoup de problématiques notamment chez les adolescents qui sont exposés très tôt, à mon avis, ils ont plus de choses à apprendre de leur corps que d’essayer de remplir le désir de l’autre par rapport à des images qu’ils ont vues et qui leur apparaissent comme une vérité.

Kilti – Quels sont tes projets à venir ?

L.B – Tout récemment, j’ai sorti un livre : Looking for Janis qui retrace mon périple sur les pas de Janis Joplin aux États Unis. C’était un gros projet, cela m’a pris 5 ans pour écrire ces 300 pages composées aussi de photos et d’illustrations. Grâce à une campagne de crowdfunding, j’ai pu autoéditer le livre et le construire comme je l’entendais. Pour l’année à venir, j’aimerais me diriger vers le public américain mais rien n’est encore en place. En parallèle de ça, je travaille sur un autre livre qui sera dense lui aussi et qui tournera autour du conte encore une fois. Il sera inspiré de Barbe Bleue et s’appellera Chien Noir et je veux raconter quelque chose de contemporain à partir de cette histoire. Dans ce nouveau projet, j’ai envie de parler de perversion, de manipulation et de soumission féminine. Je veux poser la question de ce que ça raconte sur nous, le genre féminin. Donc pour moi, Barbe Bleue est un super sujet car malgré sa réputation sulfureuse, ces femmes l’épousent quand même et je veux découvrir pourquoi.

Kilti – Pour finir, as-tu un site, pour que l’on puisse en savoir plus sur toi ?

L.B – J’ai un site oui, kaleidoscopeye.com c’est une référence à « Lucy in the sky with diamonds » des Beatles. Ça parle de la fille qui a l’œil kaléidoscopique, et ça c’est mon délire (rires) car ça fait partie de ma personnalité.


Interview réalisée par Capucine Cliquennois, relue et corrigée par Chantal Brebion

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